Face aux bouleversements qui redessinent nos sociétés, quel rôle peut jouer un acteur de protection sociale à but non lucratif ? Comment assurer, et rassurer, quand personne ne sait vraiment ce qui vient ?
Pourquoi faut-il parler d’inconnu plutôt que d’incertitude ?
Jean-Hervé Lorenzi : Le mot incertitude suppose qu’on connaît les possibles et qu’on en ignore la probabilité. Là, on est face à autre chose : personne, nulle part dans le monde, ne sait ce qui va se passer dans six mois. C’est de l’inconnu au sens strict.
Dans cet inconnu, je distingue quatre chocs majeurs. Le plus significatif, et le plus immédiatement en action, est démographique. Les travaux de la chaire que j’anime sur le vieillissement[1] estiment le coût supplémentaire pour la collectivité entre 30 et 50 milliards d’euros par an : retraites, dépendance… Quand on voit les difficultés du gouvernement à dégager 10 milliards d’euros, on mesure ce qui vient.
Le deuxième choc est climatique : profond, structurel, mais dont les effets directs ne se feront vraiment sentir qu’à la fin de siècle. Le troisième est technologique : nul ne sait ce que l’intelligence artificielle va faire des marchés du travail. Certains grands dirigeants de la tech américaine évoquent déjà un arrêt généralisé du travail compensé par un revenu universel. C’est peut-être excessif, mais c’est la mesure de l’inconnu. Le quatrième choc est géostratégique : cette violence qui saisit les sociétés humaines à intervalles réguliers, remettant en cause les équilibres que nous pensions acquis.
Philippe Barret : Je préfère, pour ma part, le mot volatilité. Les événements qui se produisent ne sont pas forcément imprévisibles dans leur nature, mais ils sont extrêmes et surviennent à une vitesse croissante.
Pour le Groupe APICIL, cela a deux conséquences distinctes. Du côté de notre activité d’assureur, nos métiers dépendent étroitement des équilibres macroéconomiques : taux d’intérêt, marchés financiers, emploi, croissance… Tous ces indicateurs sont directement affectés par les chocs que décrit Jean-Hervé Lorenzi. Il nous faut donc des matelas plus épais et des capacités d’adaptation toujours plus rapides. À cela s’ajoute un risque spécifique à notre secteur, souvent sous-estimé : le risque réglementaire. Nos activités s’articulent aux régimes de base (santé, retraite…). Toute réforme de ces régimes peut ouvrir, fermer ou transformer des pans entiers de ce que nous faisons. La réforme par points en était l’exemple parfait : elle aurait purement et simplement supprimé notre activité de gestion de l’Agirc-Arrco.
Du côté de nos assurés, notre rôle est inverse : faire disparaître, autant que possible, cette volatilité. Cela passe par une mutualisation la plus large possible, mais aussi par une action de plus en plus importante en amont : prévention en santé, accompagnement des aidants, travail sur l’organisation du travail, etc. Nous cherchons à passer d’une logique réactive à une posture préventive.
Quels leviers permettent au groupe APICIL de résister aux secousses ?
Philippe Barret : Je commencerai par ce qui n’est pas un levier ordinaire mais une chance structurelle : le modèle de gouvernance. Notre gouvernance paritaire impose une vision de long terme, détachée des éléments instantanés. APICIL, c’est une orientation stratégique à peu près constante depuis 1938. Et parce que ce sont nos clients qui nous gouvernent, on raisonne d’abord en termes d’utilité avant de raisonner en termes de rentabilité.
Ensuite, deux leviers opérationnels. La diversification d’activités, en veillant à leur complémentarité. Par exemple, quand les taux d’intérêt montent, c’est négatif pour notre activité épargne mais positif pour la prévoyance. Face à un même événement, des secteurs différents, bien choisis, tendent à s’équilibrer.
Le second levier, c’est la subsidiarité : faire confiance aux équipes pour que les décisions soient prises au plus près du terrain. Ce n’est pas un mouvement naturel. Le réflexe face à une crise, c’est de centraliser. Nous faisons le contraire. Pendant le Covid, par exemple, nous avons augmenté les budgets d’action sociale pour financer des respirateurs dans les hôpitaux, alors que le réflexe comptable aurait été de serrer les boulons. Ce sont les équipes de terrain qui ont pris cette décision.
Jean-Hervé Lorenzi : J’ajouterais que le modèle non lucratif est objectivement plus efficace. Ce n’est pas une position idéologique, c’est ce que les chiffres montrent – et ce que j’écris depuis longtemps. Les frais de gestion des assureurs commerciaux sont supérieurs à ceux des mutuelles, eux-mêmes supérieurs à ceux des institutions de prévoyance, selon la Drees[2]. Et le taux de redistribution des acteurs non lucratifs est structurellement plus élevé, puisqu’ils n’ont pas de marge à dégager pour leurs actionnaires.
Le paritarisme est-il un modèle contre-culturel aujourd’hui ?
Philippe Barret : Absolument. Nous vivons une époque marquée par la brutalisation des relations et l’individualisation. La caractéristique principale du paritarisme, c’est de faire discuter des gens qui ne sont pas d’accord entre eux et de les amener à faire des compromis, à prendre des décisions qui permettent d’avancer. C’est un modèle de dialogue à partir d’oppositions. Pour que ce message soit audible, la constance est nécessaire, dans le discours comme dans les actes. Ce sont les zigzags qui sont difficiles à comprendre, pas la ligne droite.
Jean-Hervé Lorenzi : C’est une contre-culture, et c’est précisément pour cela que c’est précieux. Dans un univers où l’individualisme triomphe, tout ce qui permet de mutualiser, de gérer collectivement, représente un atout considérable. L’Agirc-Arrco en est la démonstration : des voix différentes, des intérêts antagonistes, qui apprennent à se parler et à trouver des compromis. Ce n’est pas parfait, mais c’est infiniment plus stable que n’importe quel système imposé verticalement.
L’assurabilité est-elle le grand défi des prochaines années ?
Philippe Barret : C’est un sujet que nous regardons avec une attention croissante. La question n’est plus seulement de savoir si un risque peut être couvert techniquement, mais si des personnes sont en capacité de payer pour s’en prémunir.
Sur la complémentaire santé des seniors, les réformes successives ont effacé les mécanismes de mutualisation intergénérationnelle entre actifs et retraités. Résultat : pour certains retraités modestes, la cotisation la plus basse représente une part du budget comparable au logement. Ce n’est pas soutenable.
Pour que les choses restent assurables, il faut travailler en amont — réduire le risque avant qu’il ne se matérialise — et préserver le collectif. C’est de la pédagogie autant que de la technique : expliquer que si chacun gère son risque dans son coin, tout le monde finit par en pâtir. Le jeune actif bien portant d’aujourd’hui sera le retraité fragile de demain.
Jean-Hervé Lorenzi : L’assurance est l’un des rares domaines où le collectif l’emporte sur l’individuel de manière légitime et pleinement acceptée, comme la sécurité. Le métier de l’assureur, quelle que soit sa forme, est de protéger des gens face à des chocs qui auront lieu un jour ou l’autre. C’est une mission fondamentale.
Ma conviction, c’est que dans les années qui viennent, face aux tensions que les chocs vont générer, donner aux mécanismes d’assurance une place centrale dans notre organisation collective sera l’une des réponses pour apaiser des sociétés qui se sentent menacées.
Jean-Hervé Lorenzi est économiste, président du Cercle des économistes et professeur émérite à Paris-Dauphine. Son dernier ouvrage, Guerre et paix entre profits et salaires, paraît aux éditions Odile Jacob.
[1] Transitions démographiques, Transitions économiques
[2] Direction de la Recherche, des Études, de l’Évaluation et des Statistiques
