Les proches aidants : une solidarité silencieuse à reconnaître et soutenir

Entre 7,9 et 11 millions de personnes en France assument au quotidien un rôle d’aidant auprès d’un proche en situation de handicap, de maladie ou de perte d’autonomie. Pourtant, beaucoup ne se reconnaissent pas comme tels.

Comment mieux les détecter, les soutenir et reconnaître leur engagement ? Pour répondre à cette question, Alexandra Caringi, directrice de l’Action Sociale et Sociétale Santé-Prévoyance du Groupe APICIL, Nadia Mallam, directrice de l’Action Sociale Retraite du Groupe APICIL, et Julien Paynot, directeur général du Groupe Handéo, croisent leurs regards.

Quelle est la réalité des proches aidants en France aujourd’hui ?

Julien Paynot : Les réalités qu’ils vivent sont multiples : fatigue physique, impact sur la vie privée, difficultés professionnelles, formes d’exclusion qui s’installent progressivement. L’une des problématiques centrales que nos travaux mettent en lumière, c’est que beaucoup ne se définissent pas comme aidants. On s’occupe de son parent, de son enfant, de son conjoint, sans forcément mettre de mot dessus. Pourtant, cette invisibilité retarde l’accès aux solutions de répit, aux dispositifs d’aide et aux démarches administratives.

Comment cette réalité se manifeste-t-elle concrètement dans votre activité ?

Alexandra CARINGI : Sur le volet Santé-Prévoyance, nous suivons principalement des actifs et nous observons une nette augmentation de personnes qui endossent un rôle d’aidant tout en travaillant. Nous estimons qu’en 2030, un salarié sur quatre sera aidant, essentiellement d’un de ses parents. Le signal le plus factuel que nous mesurons, c’est l’arrêt de travail qui est le signe que le corps ne tient plus. Depuis quelques années, nous observons une aggravation des arrêts liés à des états dépressifs, dont une part croissante liée à l’aidance.

Nadia Mallam : « Pour l’action sociale Retraite, ce sont majoritairement les aidants de parents retraités qui nous appellent, souvent perdus, ils ne connaissant pas les services existants, ni les aides auxquelles ils peuvent avoir accès. C’est la gestion du quotidien qui pèse le plus : l’isolement social, le renoncement aux soins pour soi, la fatigue invisible. Les aidants prennent moins soin d’eux au profit de leurs proches notamment en retardant des rendez-vous médicaux importants. Or s’ils ne prennent pas soin d’eux, ils ne pourront pas prendre soin de leurs proches. »

Qu’est-ce qui vous semble encore le plus sous-estimé ?

Julien Paynot : Il y a encore des angles morts importants. Je pense aux jeunes aidants : l’aidance est souvent associée aux personnes plus âgées, mais des fratries entières, des adolescents parfois même, assument déjà ce rôle et leurs besoins sont peu documentés. Il y a aussi le phénomène lié à l’allongement de l’espérance de vie des personnes handicapées : des parents vieillissants se retrouvent aidants de leur enfant adulte handicapé, avec une nouvelle angoisse ; celle de partir avant lui. Ce sont des situations particulières qui nécessitent des réponses adaptées.

Alexandra Caringi : En entreprise, le sujet émerge, mais trop lentement. Le phénomène reste sous-évalué parce que les salariés ne se déclarent pas toujours. Il y a un véritable enjeu à encourager les personnes à se manifester, à ne pas avoir honte de dire qu’elles sont aidantes. Beaucoup deviennent en quelque sorte des « soignants » non reconnus qui contribuent aussi à soulager un système de santé sous tension.

Quels dispositifs le groupe APICIL a-t-il mis en place pour ses collaborateurs et ses assurés ?

Nadia Mallam : « En 2025, le Groupe APICIL a obtenu le label Cap Handeo, Entreprise Engagée auprès de ses salariés aidants. Nous soutenons cette labellisation auprès de nos entreprises clientes, dont le parcours d’accompagnement permet d’identifier les besoins des collaborateurs aidants et de déployer des réponses concrètes pour concilier plus sereinement vie professionnelle et personnelle.

Nous accompagnons plus directement nos assurés à travers notre service ECO, Ecoute Conseil Orientation, la plateforme digitale Agirc-Arrco Ma Boussole Aidants et le soutien à des initiatives innovantes, comme celle de l’association Ma place, futur espace d’accueil pour aidants au sein de l’hôpital Femme Mère-Enfant à Lyon, prévu à l’automne 2026.»

Alexandra Caringi : Notre engagement se traduit pour nos collaborateurs par la possibilité d’obtenir des jours aidants, des aménagements du temps de travail ou encore la possibilité d’intensifier le télétravail en cas de besoin. Par ailleurs, un café des aidants animé par une psychologue permet aux collaborateurs de s’entraider entre pairs.

Côté action sociale Santé-Prévoyance, nous avons revalorisé les aides financières aux aidants : les enveloppes annuelles sont passées de 500 €, à jusqu’à 3 000 € par an. Ces aides couvrent les séjours de répit, les vacances adaptées, l’accompagnement psychologique et la formation aux gestes et postures. On ne s’improvise pas soignant, même quand on remplit ce rôle.

Pourquoi l’entreprise a-t-elle un rôle clé à jouer ?

Julien Paynot : L’entreprise, c’est l’endroit où se joue une partie essentielle de la vie des aidants. Ne pas mettre sa carrière entre parenthèses, ne pas s’isoler, c’est une aspiration légitime. Et si demain un quart des effectifs est concerné, les entreprises qui n’auront pas anticipé feront face à l’absentéisme, au turnover et à la perte de compétences. C’est gagnant-gagnant : créer un environnement bienveillant, c’est aussi servir la performance.

Nadia Mallam : L’entreprise, c’est aussi le lieu où l’aidant trouve une forme de répit. Il ne quitte pas son costume d’aidant en arrivant au travail, mais il retrouve des collègues, des liens sociaux, un espace où il existe autrement. C’est la micro-société par excellence, où tout le monde a un rôle à jouer.

En quoi ce sujet s’inscrit-il dans la raison d’être d’APICIL ?

Alexandra Caringi : « Par une relation proche et attentionnée, soutenir toutes les vies, toute la vie. » C’est notre raison d’être. Et l’aidance la traverse entièrement : les jeunes aidants, les salariés aidants, les retraités aidants… Elle touche tous les âges, toutes les configurations. C’est notre sujet passerelle entre l’action sociale Santé-Prévoyance et l’action sociale Retraite.

Où voyez-vous les marges de progression les plus importantes pour les années à venir ?

Nadia Mallam : « Simplifier les démarches constitue l’un des chantiers prioritaires : il s’agit de faciliter le quotidien des aidants, tant dans l’accès aux services que dans les formalités à accomplir.  Un autre enjeu majeur concerne le développement et l’accès aux solutions de répit, séjours de répit pour les aidants-aidés ou services de relayage à domicile, et ainsi  permettre aux aidants de se ressourcer et de prévenir les situations d’épuisement.»

Alexandra Caringi : « La priorité sera aussi de mieux coordonner les dispositifs existants. Les aidants renoncent souvent non pas parce qu’il n’y a pas de solutions, mais surtout en raison de la complexité d’accès ou de la méconnaissance.»