Protection sociale : le défi de la soutenabilité

Déficit structurel, vieillissement, inefficacité de la dépense… Le modèle de protection sociale français peut-il tenir ?

François Langot , professeur d’économie à l’université du Mans et directeur adjoint de l’Institut des politiques macroéconomiques internationales à PSE-Cepremap, et Damien Dumas , directeur général adjoint du Groupe APICIL en charge de la Santé-Prévoyance, croisent leurs regards sur les défis d’une protection sociale à réinventer.

Le modèle de protection sociale français est souvent décrit comme « à bout de souffle », partagez-vous ce diagnostic ?

François Langot : Les chiffres sont éloquents : la protection sociale représente 56 % des dépenses publiques françaises (1 670 Md€), et dans ce total, environ la moitié concerne les retraites (331 Md€). Le problème structurel, c’est que nous ne collectons que 80 % des ressources nécessaires pour financer ces retraites. Les 20 % manquants (soient 2 points de PIB) sont comblés par des transferts de l’État qui masquent le déséquilibre. Dans un pays vieillissant, c’est préoccupant pour ma génération… et beaucoup plus grave pour les jeunes !

Damien Dumas : Au quotidien, cette tension se manifeste concrètement. Sur la santé complémentaire, on assiste à un jeu de transferts : l’État limite ses dépenses en renvoyant certains remboursements vers les complémentaires, puis taxe ces mêmes contrats. C’est un mécanisme peu transparent d’augmentation de la fiscalité. Résultat : des seniors qui paient 600 € par mois leur complémentaire santé et se demandent s’il ne vaut pas mieux s’auto-assurer, et des jeunes qui hésitent de plus en plus à s’assurer.

Au-delà du volume de dépenses, y a-t-il un problème d’efficacité ?

François Langot : Absolument. Prenez le système hospitalier français : nous avons un hôpital tous les 20 kilomètres, utilisé souvent à 70 % hors des métropoles – mais qu’on finance à 100 %. L’Allemagne, elle, a concentré ses plateaux hospitaliers : elle a plus de lits par habitant, davantage de personnels par habitant mieux rémunérés pour une part des dépenses de santé dans le PIB égale à celle de la France. Ceci résulte de choix politiques des années 70-80 : on a utilisé les dépenses de santé pour faire du développement local, et aujourd’hui on paie cette inefficacité.

Damien Dumas : Dans le domaine de la santé, le système de solidarité s’est aussi déformé. Avant, les mutuelles avaient des portefeuilles mixtes actifs-retraités qui permettaient une vraie mutualisation. Aujourd’hui, avec la généralisation de la complémentaire santé obligatoire en entreprise, on a créé des poches homogènes : d’un côté les actifs bien protégés à prix raisonnable, de l’autre les seniors isolés avec des coûts qui explosent. On a cassé la solidarité intergénérationnelle… sans forcément s’en rendre compte.

On oppose souvent solidarité et soutenabilité budgétaire. Cette opposition est-elle inévitable ?

François Langot : Pas nécessairement, mais il faut d’abord clarifier de quelle solidarité on parle. Il y a deux philosophies de protection sociale. Le modèle bismarckien, c’est l’assurance : je cotise en fonction de mes revenus, je reçois en proportion de mes cotisations. Le modèle beveridgien, c’est la redistribution : on aide ceux qui en ont besoin, indépendamment de ce qu’ils ont cotisé. Le problème français, c’est qu’on a trop basculé vers le bismarckien. On donne de très grosses retraites, de très grosses allocations chômage, sans condition de ressources. Résultat : ce ne sont pas forcément ceux qui sont dans le besoin qui sont aidés. Est-ce le rôle de l’État de faire ce qu’une assurance privée peut faire ?

Damien Dumas : C’est là où le modèle paritaire montre sa pertinence, notamment sur la prévoyance. Contrairement à la santé, la prévoyance est un vrai risque assurantiel : personne ne peut s’auto-assurer contre la perte de revenus pendant 10 ou 20 ans en cas de coups durs, comme l’invalidité. C’est pour cela que le Groupe APICIL existe : une création commune des syndicats et du patronat pour garantir aux salariés une protection qu’ils n’auraient pas mise en place spontanément, de manière individuelle. Notre modèle allie performance économique et solidarité réelle. Concrètement, nous visons une rentabilité de nos fonds propres de 5%, contre 10 à 12% pour les assureurs classiques qui doivent rémunérer leurs actionnaires. Nous consacrons aussi chaque année 16 millions d’euros aux actions sociales, quel que soit notre résultat !

Comment redonner confiance dans un système collectif, notamment auprès des jeunes générations ?

Damien Dumas : En les associant ! J’en ai fait l’expérience moi-même. Quand je suis arrivé chez APICIL après avoir travaillé dans la banque et le conseil, je n’avais jamais vraiment côtoyé le paritarisme. En le vivant de l’intérieur, j’ai découvert un vrai dialogue intelligent : syndicats et patronat travaillent ensemble pour l’intérêt collectif, parce que chacun comprend que l’autre a besoin de lui.

C’est précisément ce type d’expérience qu’il faut offrir aux jeunes : leur faire sentir concrètement qu’ils appartiennent à un collectif qui les défend et les protège réellement. On est dans une société qui valorise l’individu à tous les étages, mais certains risques – comme la prévoyance – ne peuvent tout simplement pas être portés individuellement.

François Langot : C’est aussi une question d’éducation financière. Aujourd’hui, la majorité des Français ne comprend pas grand-chose à la protection sociale parce que c’est géré par l’État, dans des administrations lointaines. Si on généralisait la gestion paritaire, comme à l’Agirc-Arrco pour les retraites complémentaires, les citoyens deviendraient acteurs. En gérant ces caisses, ils comprendraient par la pratique les équilibres financiers, la valeur réelle des prestations.

L’ Agirc-Arrco fonctionne aussi avec un système par points qui a l’avantage d’être transparent : chaque année, on calcule l’évolution de l’espérance de vie, les cotisations collectées, et on ajuste la valeur du point en conséquence. Cette double dimension – être acteur de la gestion ET disposer d’un système lisible – crée naturellement de la responsabilisation… et ce serait bien plus efficace que n’importe quel discours sur la nécessité de réformer.

La dépendance cristallise tous ces enjeux. Comment l’aborder sans reproduire les erreurs du passé ?

Damien Dumas : La dépendance, c’est le prochain grand défi de notre protection sociale, et il pourrait être un vrai laboratoire pour des modèles nouveaux. On parle souvent du vieillissement démographique, mais le vrai sujet c’est le financement du soin : aujourd’hui, les métiers d’aide à la personne ne sont pas assez rémunérés pour être attractifs. Or, sans revalorisation de ces professions, nous n’aurons tout simplement pas les ressources humaines nécessaires.

Mais il y a aussi une question de responsabilité individuelle à poser : comment articuler solidarité collective et patrimoine individuel ? Doit-on mobiliser la solidarité nationale quand on a les moyens de financer sa propre perte d’autonomie ?

Entre protection collective et responsabilité individuelle, il existe un troisième espace à réinventer : la solidarité familiale. C’est une piste que nous explorons chez APICIL en accompagnant les aidants familiaux via les entreprises.

François Langot : C’est un test culturel et politique. Dans les pays anglo-saxons, on vend sa maison à 50 ans une fois les enfants partis, puis on utilise ce capital en fin de vie. En France, la première raison invoquée pour rester à domicile, c’est de conserver sa maison pour la transmettre. Si un politique propose qu’on utilise ce patrimoine pour financer sa propre dépendance avant de faire appel à la solidarité nationale, il prend un risque électoral considérable. Et qui vote massivement aujourd’hui ? Les retraités. Le premier qui mettra le doigt là-dessus s’expose à un danger politique immédiat… mais c’est peut-être la condition pour sauver notre modèle social.

Comment sortir de l’impasse ?

François Langot : Il faut rééquilibrer : moins de bismarckien – que les assureurs privés peuvent gérer, plus de beveridgien – pour ceux qui en ont vraiment besoin. C’est soutenable financièrement et plus juste socialement : chaque euro donné aux plus démunis soutient la consommation et l’emploi, là où un euro supplémentaire de retraite pour les plus aisés finit en épargne stérile. Et développer la gestion paritaire pour responsabiliser les citoyens.

Damien Dumas : Le défi n’est pas qu’économique, il est politique et culturel. Il faut recréer du collectif dans une société d’individus. Faire comprendre que la solidarité, ce n’est pas l’État qui donne à chacun le maximum possible, c’est un système où chacun contribue selon ses moyens pour que personne ne soit laissé sur le bord du chemin – c’est d’ailleurs la raison d’être du Groupe APICIL. Cela demande de la pédagogie et du courage pour faire changer les mentalités.