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L’inclusion par le sport : un levier d’égalité et de lien social

Le sport peut-il contribuer à réduire les fractures sociales ? À l’heure où les parcours de vie se fragmentent, où certains publics restent durablement éloignés de l’emploi, de la formation ou même du collectif, la pratique sportive dessine un espace à part : celui des règles communes, des différences moins visibles, des trajectoires plus ouvertes.

Marie-Amélie Le Fur, présidente de l’Agence nationale du sport, et Véronique Roux, responsable communication sponsoring et experte en gestion de projets sociétaux et d’inclusion au sein du Groupe APICIL, croisent leurs regards sur un potentiel encore trop sous-exploité.

Le sport a-t-il un pouvoir d’inclusion que d’autres espaces sociaux n’ont pas ?

Marie-Amélie Le Fur : J’en suis intimement convaincue, pour deux raisons. La première, c’est ce que j’appelle la dynamique égalitaire : quand vous poussez la porte d’un club, un territoire d’égalité s’ouvre, sans distinction de genre ni de catégorie socioprofessionnelle. Le sport est protéiforme : il offre un éventail de pratiques qui permet à chacun de trouver sa place.

La seconde raison, je l’ai vécue en tant qu’athlète en situation de handicap : le sport ne vous voit pas avec le prisme de ce qui vous manque. Il révèle ce dont vous êtes capable. Il n’y a pas de voie unique pour réussir, à la différence de l’école, par exemple, où les enfants peuvent être mis en difficulté si leur façon d’apprendre ne correspond pas au moule. Le sport, lui, se modèle autour de vous. C’est cette vertu-là, fondamentale, qui en fait un outil de médiation sociale à part entière.

Véronique Roux : C’est exactement pour cette raison que le Groupe APICIL s’est engagé dans le sport, et bien au-delà du sponsoring. Notre raison d’être, « soutenir toutes les vies, toute la vie », trouve dans le sport une traduction concrète : c’est un espace de règles communes, de reconnaissance des compétences plutôt que des fragilités, de lien social.

Nous avons d’ailleurs commencé par nous engager dans le handisport avant le sport valide. Nos fonds d’action sociale financent aujourd’hui des projets très divers : du rugby adapté pour les seniors à de la prévention cardio-vasculaire via nos partenariats sportifs. Le sport agit sur le corps, sur la confiance, sur l’autonomie. C’est pour ça qu’il résonne aussi fortement avec ce que nous faisons.

Pourquoi le sport transforme-t-il le rapport à soi et aux autres ?

Marie-Amélie Le Fur : Le sport est un outil de rencontre sur deux dimensions. La première, c’est la rencontre à soi : il développe l’autonomie, la confiance, la conscience de ses propres capacités. Pour les personnes en situation de handicap ou éloignée de l’emploi par exemple, c’est une forme d’émancipation qui peut avoir des effets très concrets, sur l’employabilité ou sur la reprise d’un parcours de formation. C’est d’ailleurs le sens du projet « du stade vers l’emploi » porté par l’ANS en partenariat avec France Travail.

La seconde, c’est la rencontre à l’autre. Dans un club, les barrières tombent, qu’elles soient sociales, culturelles ou liées au handicap. Ce qui compte, c’est ce que vous êtes capable de faire, pas ce que vous êtes. Et cette expérience-là, elle se transpose. Dans la vie quotidienne, en entreprise… Le sport est une vraie école du vivre ensemble.

Véronique Roux : Nous le vivons chez APICIL. Le sport en entreprise est souvent pensé comme un outil de bien-être… mais quand il est pensé de manière inclusive, il change aussi les représentations. La hiérarchie s’efface, les clivages de genre ou d’âge tombent.

Concrètement, le Groupe APICIL envoie chaque année une cinquantaine de collaborateurs aux Jeux nationaux ou européens du sport d’entreprise, dans des équipes délibérément mixtes et paritaires, et qui intègrent les para-athlètes de la Team APICIL Handisport. Ce n’est pas anodin : c’est une façon de faire vivre l’inclusion, en pratique.

Qui est encore exclu de la pratique sportive, et pourquoi ?

Marie-Amélie Le Fur : Les chiffres sont parlants : 80 % de la population générale pratique occasionnellement un sport, mais ce taux tombe à 47 % chez les personnes en situation de handicap. C’est un écart considérable, sans compter la dynamique d’engagement qui est, elle aussi, encore plus faible. Deuxième public concerné : les femmes, qui connaissent plusieurs moments de rupture dans leurs parcours, comme l’adolescence, l’entrée dans le premier emploi, la maternité. Enfin, certaines catégories socioprofessionnelles restent à l’écart, pour des raisons de coût ou d’incitation dans le parcours de vie. L’enjeu que nous incarnons à l’agence, c’est de construire une continuité de pratique tout au long de la vie, sur tous les territoires avec une boîte à outils suffisamment large pour que chacun puisse s’y retrouver selon ses contraintes : en club, en autonomie, via une application… Cela implique notamment de développer les équipements sportifs, d’accompagner les associations et de faciliter la professionnalisation de l’encadrement.

Véronique Roux : L’accès au sport, c’est aussi l’accès au spectacle sportif. Et c’est souvent oublié. Avec la Fédération Française de Rugby, nous avons déployé des sensory rooms dans les stades accueillant les matchs du XV de France : des espaces de repli sensoriel, inspirés d’un modèle répandu en Grande-Bretagne, qui permettent aux publics neuro-atypiques de vivre l’expérience d’un match. Nous réservons également des places en tribune pour les personnes en situation de handicap, et accueillons des sections de rugby adapté. Ce sont des dispositifs, concrets, qui permettent de toucher des publics que les politiques sportives classiques n’atteignent pas toujours.

Que manque-t-il pour que le sport soit vraiment un outil d’égalité des chances ?

Marie-Amélie Le Fur : Deux choses, principalement. La première, c’est la capacité à ne pas réinventer ce qui existe déjà. En France, on a trop souvent tendance à créer chacun sa propre solution, faute d’une veille suffisante sur ce qui fonctionne ailleurs dans le pays, en Europe, à l’international. L’ANS, en cours de réforme, doit pouvoir jouer ce rôle de carrefour : identifier les bonnes pratiques, les rendre visibles, faciliter leur transposition ; et surtout anticiper les évolutions à venir (types de pratiques, démographie, etc.).

La seconde, c’est la transformation du modèle économique. Pendant trop longtemps, les financeurs (État, collectivités, entreprises…) ont jugé les clubs sportifs uniquement sur leur niveau compétitif, pas sur leur impact sociétal. C’est en train de changer, mais il faut accélérer et surtout coordonner : que les financeurs publics et privés se parlent, construisent des logiques d’impact cohérentes, au plus près des territoires.

Véronique Roux : Nous sommes le premier groupe de protection sociale à avoir mesuré l’impact de l’ensemble de nos actions sociales, côté retraite comme côté santé-prévoyance. Ce n’est pas un exercice de communication : c’est ce qui nous permet de savoir ce qui fonctionne, ce qu’il faut ajuster, et où aller.

La prochaine étape, c’est de renforcer les passerelles entre sport, prévention et inclusion. Et d’impliquer davantage nos collaborateurs : certains sont déjà bénévoles sur les matchs, d’autres participent aux jeux du sport d’entreprise. C’est ainsi qu’on inscrit un engagement dans la durée et qu’on réussit, collectivement, à faire bouger les choses.

L’Agence nationale du sport

Créée en 2019, l’Agence nationale du sport (ANS) est l’opérateur public chargé de développer la pratique sportive en France, du sport de haut niveau au sport pour tous. Elle finance, coordonne et impulse les politiques sportives en lien avec les fédérations, les collectivités et les acteurs privés.

Sous la présidence de Marie-Amélie Le Fur, l’Agence a fait de l’inclusion une priorité structurelle. Elle porte notamment le programme Stade vers l’emploi, qui utilise la rencontre sportive comme outil de médiation entre chercheurs d’emploi et recruteurs : « une façon de révéler des compétences qu’un entretien classique n’aurait jamais permis d’exprimer », selon sa présidente. Elle a également financé la formation de 1 000 éducateurs socio sportifs, dotés de compétences à la fois sportives et sociales, pour intervenir auprès des publics les plus éloignés de la pratique.