Bertrand Badré, ancien directeur financier de la Banque mondiale et fondateur de Blue like an Orange Sustainable Capital, et Louis Sallot des Noyers, directeur des investissements du Groupe APICIL, croisent leurs regards sur une finance appelée à mesurer, expliquer et rendre compte.
Finance éthique, investissement à impact, investissement socialement responsable ou ISR : comment naviguer entre ces notions ?
Bertrand Badré : Je ne suis pas très enthousiaste face à la multiplication des concepts, car elle entretient parfois la confusion. Elle peut laisser croire qu’il existerait, d’un côté, la finance traditionnelle, et de l’autre, des « petites finances » différentes — durable, verte, éthique, à impact — comme si elles étaient nécessairement plus risquées, moins rentables ou simplement destinées à donner bonne conscience.
Or le vrai sujet n’est pas de développer quelques poches vertueuses à côté du système. Il est de transformer la finance dans son ensemble. Autrement dit : faire en sorte que les sujets longtemps restés à la périphérie — climat, biodiversité, égalité femmes-hommes, gouvernance, enjeux sociaux, etc. — entrent pleinement dans l’équation risque-rendement.
Cela suppose d’abord de les identifier, puis d’apprendre à les mesurer, les valoriser et, demain peut-être, les comptabiliser. Sinon, le risque est de conserver une finance responsable de niche, à côté de la finance traditionnelle.
Louis Sallot des Noyers : Chez APICIL, notre modèle mutualiste et paritaire portait déjà, notamment sur le pilier social, un certain nombre d’engagements. La démarche ISR, mise en place a permis de porter ces valeurs dans la gestion de nos investissements.
Nous avons mis en place une politique ISR en 2019-2020, que nous faisons évoluer régulièrement. Je n’aime pas parler de contrainte : il s’agit plutôt d’orientations que nous voulons donner à nos investissements, en cohérence avec les valeurs du groupe. Concrètement, notre approche repose sur l’intégration des trois piliers ESG — environnement, social, gouvernance — au travers de quatre leviers d’action : exclusions, sélection des émetteurs, climat et biodiversité, dialogue engagé.
Cette politique ISR concerne-t-elle l’ensemble des investissements d’APICIL ?
Louis Sallot des Noyers : Aujourd’hui, notre politique couvre plus de 80 % de nos actifs. La partie non couverte tient surtout à la spécificité de certaines classes d’actifs, notamment les actifs non cotés, pour lesquels il est plus difficile de récupérer de l’information fiable et homogène. Mais nous avançons année après année, en construisant progressivement des référentiels adaptés.
Le dialogue engagé est aussi un point important. Certes, l’exclusion est nécessaire dans certains cas, lorsqu’il existe une ligne rouge incompatible avec nos valeurs. Mais nous ne voulons pas nous contenter d’exclure systématiquement, car nous perdrions ainsi la capacité à dialoguer avec les émetteurs pour faire évoluer leurs pratiques.
Bertrand Badré : C’est exactement le type d’approche qui permet d’éviter la logique de séparation. On ne transforme pas le système en créant un compartiment vertueux à côté du reste. On le transforme en diffusant progressivement les pratiques, en montrant qu’elles fonctionnent, en prouvant qu’elles peuvent s’inscrire dans une logique financière sérieuse.
Comment mesurer l’impact réel d’un investissement ?
Louis Sallot des Noyers : Nous nous appuyons sur un fournisseur de données extra-financières, qui nous permet d’obtenir des notations par pilier — environnement, social et gouvernance — puis une note ESG moyenne sur dix. C’est l’un de nos indicateurs stratégiques de pilotage : nous avons fixé une note moyenne minimum de 6,7 sur dix, et nous sommes aujourd’hui à 6,9 en moyenne au niveau du groupe.
Mais une notation ESG seule n’est jamais totalement fiable, selon les fournisseurs et leur méthodologie, un même sujet peut être évalué différemment. C’est pourquoi nous cherchons à nous approprier progressivement ces données, en y ajoutant des analyses qualitatives internes et en suivant des indicateurs plus spécifiques : intensité carbone, alignement avec la taxonomie européenne, biodiversité, mais aussi égalité femmes-hommes, rémunérations, politique RSE ou inclusion.
L’enjeu n’est donc pas seulement de collecter des données, mais de les comprendre, de les challenger et de les relier aux valeurs que nous voulons porter. Avec une exigence forte : rendre la méthode lisible. Chez APICIL, cela passe par des publications réglementaires et volontaires sur notre démarche ISR, nos votes en assemblée générale et le suivi de nos indicateurs.
Bertrand Badré : Il n’existe pas de bon indicateur universel. Un bon indicateur est d’abord un indicateur aligné avec ce que l’on cherche à faire. Il doit permettre de prouver ce que l’on a annoncé, ou d’expliquer pourquoi on ne l’a pas fait.
La finance aime les notations simples. Elle aimerait pouvoir dire : ce projet a un impact triple A. Mais l’impact est pluricritère : il peut être environnemental, social, lié à la gouvernance, et dépend aussi des contextes. Un indicateur pertinent à Paris ne l’est pas forcément dans un pays émergent.
Il faut donc être très professionnel, mais aussi très modeste. Nous sommes encore en train de défricher, notamment sur des sujets comme la biodiversité, plus complexes à résumer que le climat avec le CO2.
Ce qui compte, c’est de démontrer que des pratiques rigoureuses sur le plan environnemental, social et de gouvernance peuvent fonctionner sans pénaliser le raisonnement financier. Puis de travailler à leur diffusion dans l’ensemble du marché. C’est cette seconde étape qui est la plus difficile.
Comment la finance responsable peut-elle concilier impact et performance ?
Bertrand Badré : L’idée selon laquelle « faire les choses bien » coûterait nécessairement reste très présente. Or, ce n’est pas une fatalité. Il ne s’agit pas de dire : un peu moins de rendement pour un peu plus d’impact. C’est une discussion que l’on est sûr de perdre. La vraie discipline consiste à vérifier deux choses : la solidité financière du projet et sa cohérence en matière d’impact.
Je pense par exemple à un investissement dans des cliniques spécialisées dans le diabète au Mexique. Le besoin était immense : une part importante de la population adulte était concernée, et beaucoup de patients n’étaient pas suivis. Le modèle permettait un diagnostic rapide, un accès aux traitements et un accompagnement dans la durée. En quelques années, plusieurs centaines de milliers de personnes ont été prises en charge. C’est un cas où l’impact social est massif, avec un modèle économique solide.
Louis Sallot des Noyers : Je partage cette approche. L’ISR ne consiste pas à exclure massivement des pans entiers du marché, mais à accompagner la transformation des secteurs. Certaines exclusions sont nécessaires lorsqu’elles touchent à des lignes rouges incompatibles avec nos valeurs ou nos objectifs.
Nous voyons aussi des cas où impact et performance se rejoignent. Sur l’environnement, les groupements forestiers permettent d’investir dans la gestion durable des forêts, avec des enjeux de climat et de biodiversité. Sur le social, nous regardons notamment des entreprises liées au bien vieillir : logement, maintien à domicile, maisons spécialisées. Ces sujets répondent à des besoins démographiques de long terme, tout en présentant des performances financières solides.
Que manque-t-il encore pour que la finance responsable change d’échelle ?
Louis Sallot des Noyers : La réglementation va continuer à jouer un rôle important, notamment avec la CSRD. Mais les acteurs financiers ont aussi leur part à prendre : expliquer comment ils investissent, quelles valeurs ils souhaitent porter et comment ils les traduisent concrètement. Il y a un vrai enjeu de pédagogie, en particulier auprès des jeunes générations, qui sont de plus en plus attentives à ces sujets. Chez APICIL, notre démarche ISR va continuer à s’étoffer, parce que le contexte l’exigera.
Bertrand Badré : Je suis moins optimiste qu’il y a quelques années, car les vents contraires sont nombreux. Le sujet de l’ESG a été rattrapé par des tensions politiques, notamment aux États-Unis. Beaucoup d’entreprises font moins de bruit, mais n’ont pas renoncé. C’est précisément pour cela que le rôle d’institutions comme APICIL est essentiel : démontrer, jour après jour, que ces approches peuvent être mises en place sérieusement, professionnellement, preuves à l’appui.
